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[Articles] - 21/01/2011 - 2348 vues
GOG et Magog de Giovanni Papini
GOG et Magog de Giovanni Papini

Gog et Magog

Il faut être un sacré gogo pour ne pas voir que nous sommes depuis un bon moment en plein dedans.

En plein moment de quoi ?
En plein règne de Gog, le roi de Magog ; et que le pays de Magog, c’est tout simplement le royaume des gogos !

Le karcher sert aussi à relire l’Ancien Testament… Cécité impardonnable au moins depuis 1931, date à laquelle l’écrivain et philosophe italien Giovanni Papini (1881-1956), revenu de tout après avoir exploré les méandres des idées en vogue au début du bouillonnant XXe siècle, publie le fruit de ses expériences dans un roman voltairien paru en 1931, intitulé GOG (1).

Dans cette préfiguration hallucinante du temps présent, Papini met en scène un personnage extravagant et richissime, Gog (abréviation de gogo), un aliéné qui croit que tout s’achète et que tout se vend, y compris les hommes et les idées, et il le confronte aux illusions mortifères de notre époque.

Quand, sous le masque de Gog, Papini touche le fond des idéologies et de lui-même, il comprend que si le plat change, le marmiton est toujours le même et la recette toujours casher.

GOG nous montre sans détours la porte de la seule thérapie possible : celle des latrines, après la salutaire purge, faute de quoi gogo crèvera d’indigestion juste avant de crever de faim…

1) le titre du roman est toujours orthographié en lettres capitales 

 René-Louis BERCLAZ

 

Les idées de Ben Roubi

J’ai fait insérer [c’est Gog qui s’exprime], dans plusieurs journaux, l’annonce suivante :

« Je cherche secrétaire polyglotte, philosophe, célibataire, patient, nomade. Se présenter, jusqu’au 20 juillet, Hôtel Mont Repos, dix heures du soir ».

Comme, depuis quelque temps, je souffre d’insomnie, l’examen des candidats m’aiderait, pensais-je, à passer la nuit.

Il en est venu soixante-trois. Sur ces soixante-trois, quarante-sept étaient Juifs. J’ai choisi un Juif : celui qui, de tous, m’a paru le plus intelligent.

Le docteur Ben Roubi a toutes les qualités que j’exigeais, plus quelques autres auxquelles que n’avais pas pensé. C’est un jeune homme court, aux épaules un peu voûtées, aux joues creuses, aux yeux enfoncés, aux cheveux un peu blanchis déjà, et au teint couleur de boue verdâtre, de boue de marécage. Il est né en Pologne, a fait ses premières études à Riga, a été reçu docteur en philosophie à Iéna et, en philologie moderne, à Paris ; il a enseigné à Barcelone et à Zürich. Il a l’air très pauvre et l’expression d’un chien qui craint d’être battu mais qui, pourtant, se sait nécessaire.

Je lui ai demandé, tout en causant, comment il se fait que les juifs sont, d’ordinaire, si intelligents et si peureux :
 
─ Peureux ? Vous voulez parler, probablement, du courage physique, matériel, animal. Quant au courage spirituel, les Juifs ne sont pas seulement courageux : ils sont téméraires. Ils n’ont jamais été des héros à la mode barbare, pas même, je crois, au temps de David, mais, les premiers entre tous les peuples, ils ont considéré que la véritable valeur de l’homme consiste plutôt à exercer son intelligence qu’à tuer des êtres, ses semblables.

« Ensuite, depuis la Dispersion, les Juifs ont toujours été sans Etat, sans gouvernement, sans armée : groupes chétifs au milieu des multitudes qui les haïssaient. Comment voulez-vous que l’héroïsme des Croisés et des Condottieri se fût développé en eux ?

« Pour ne pas être exterminés, ils ont dû, eux aussi, inventer des moyens de défense. Ils en ont deux : l’argent et l’intelligence.

« Les Juifs n’aiment pas l’argent : les trois quarts de leur littérature, depuis les Prophètes, sont consacrés à la glorification des pauvres. Mais, pour se défendre des hommes, il faut les détruire par le fer ou les acheter avec l’or. Ne pouvant employer le fer, les Juifs, faute de mieux, se protégèrent donc avec l’or ─ métal plus esthétique et plus noble. ─ Les florins ont été leurs lances, les ducats leurs épées, les sterlings leurs arquebuses, les dollars leurs mitrailleuses. Armes pas toujours très efficaces, mais, de siècle en siècle, toujours plus puissantes, grâce au pli que prend la civilisation. Le Juif, devenu capitaliste par légitime défense, s’est trouvé être, par suite de la décadence morale et mystique de l’Europe, l’un des maîtres de la terre, mais contre son génie même et contre sa volonté. D’abord, on l’a forcé d’être riche ; puis on a proclamé que la richesse compte plus que toute autre chose : si bien que, par le vouloir de ses ennemis, le pauvre de la Bible, le reclus du Ghetto, est devenu, ma foi, le dominateur des pauvres et des riches.

« Or, les moyens que les Juifs employèrent d’abord pour leur protection devinrent, avec le temps, des instruments de vengeance, l’intelligence surtout, selon moi, étant plus puissante que l’or. Que pouvait faire le Juif, foulé aux pieds et souillé de crachats, pour se venger de ses ennemis ? Abaisser, avilir, démasquer, dissoudre les idéaux des Goïm, détruire les valeurs grâce auxquelles la Chrétienté prétend subsister. Et, en fait, si vous y regardez bien, l’intelligence juive n’a rien fait d’autre, depuis un siècle, que saper et souiller, en vos plus chères croyances, les colonnes qui supportaient l’édifice de votre pensée. Depuis l’instant où les Juifs ont pu écrire librement, tout votre échafaudage spirituel menace de tomber.

« Le Romantisme allemand avait créé l’Idéalisme et réhabilité le Catholicisme : vient un petit Juif de Düsseldorf, Heine, et il emploie sa verve joyeuse et maligne à se moquer des romantiques, des idéalistes et des catholiques.

« Les hommes ont toujours cru que politique, morale, religion, art, sont des manifestations supérieures de l’esprit, qui n’ont rien à voir avec la bourse et avec le ventre : arrive un Juif de Trèves, Marx, et il démontre que toutes ces choses très idéales croissent sur le terreau et le fumier de la basse économie.

« Tout le monde s’imagine l’homme de génie comme un être divin, et le criminel comme un monstre : survient un Juif de Vérone, Lombroso, et il vous prouve, clair comme le jour, que l’homme de génie est un demi-fou épileptique, et que les criminels ne sont autre chose que les survivances de nos ancêtres, donc nos proches parents.

« A la fin du XIXe siècle, l’Europe de Tolstoï, d’Ibsen, de Nietzsche, de Verlaine, se flattait d’être une des grandes époques de l’humanité : paraît un Juif de Budapest, Max Nordau, et il se fait un jeu d’expliquer que vos fameux poètes sont des dégénérés, et que votre civilisation est fondée sur le mensonge.

« Chacun de nous est persuadé d’être, dans l’ensemble, un homme normal et moral : il se présente un Juif de Freiberg en Moravie, Sigmund Freud, et il découvre que, dans le plus vertueux et le plus distingué gentilhomme, se cachent en puissance, un inverti, un incestueux et un assassin.

« Depuis le temps des Cours d’Amour et des troubadours platoniques, nous sommes habitués à considérer la femme comme une idole, comme un vase de perfection : intervient un Juif de Vienne, Weininger, et il démontre scientifiquement et dialectiquement que la femme est un être ignoble et répugnant, un abîme de souillure et de bassesse.

« Les intellectuels, philosophes et autres, ont toujours estimé que l’intelligence est l’unique moyen d’atteindre à la vérité dont la recherche est la plus grande gloire de l’homme : surgit un Juif de Paris, Bergson, et, par ses analyses subtiles et géniales, il renverse la primauté de l’intellect, démantèle l’édifice millénaire du platonisme, et conclut que la pensée cognitive et incapable de saisir la réalité.

« Les religions sont presque universellement considérées comme le résultat d’une admirable collaboration entre Dieu et la faculté la plus élevée que l’homme possède : et voici qu’un Juif de Saint-Germain-en-Laye, Salomon Reinach, s’ingénie à démontrer que les religions sont tout simplement un reste de vieux tabous sauvages, des systèmes de prohibitions avec superstructures variables.

« On s’imaginait vivre tranquille, dans un univers solide, ordonné, ayant pour fondements le Temps et l’Espace considérés comme distincts et absolus : survient un Juif d’Ulm, Einstein, et il établit que temps et espace ne sont qu’une seule chose, que l’espace absolu n’existe pas, non plus que le temps, que tout est fondé sur une relativité perpétuelle, et que l’édifice de la vieille physique, orgueil de la science moderne, se trouve détruit.

« Le rationalisme scientifique était certain d’avoir conquis la pensée et d’avoir fourni la clé du réel : apparaît un Juif de Lublin, Meyerson, et il dissipe encore cette illusion : les lois rationnelles ne s’adaptent jamais complètement au réel, il y a toujours un résidu irréductible et rebelle qui défie le prétendu triomphe de la raison raisonnante.

« Et l’on pourrait continuer. Je ne parle pas de la politique, où le dictateur Bismarck a pour antagoniste le Juif Lassalle, où Gladstone voit le Juif Disraeli l’emporter sur lui, où Cavour a pour bras droit le Juif Artom, Clemenceau, le Juif Mandel, et Lénine, le Juif Trotsky.

« Remarquez que je n’ai point mis en avant de noms obscurs ou de second plan. L’Europe intellectuelle d’aujourd’hui est, en grande partie, sous l’influence, ou, si vous voulez, sous le sortilège des grands Juifs que j’ai cités. Nés parmi des peuples divers, adonnés à des recherches diverses, tous, autant qu’ils sont, allemands ou français, italiens ou polonais, poètes ou mathématiciens, anthropologistes ou philosophes, ils ont un caractère commun, un but commun : c’est de mettre en doute la vérité reconnue, d’abaisser ce qui est en haut, de salir ce qui semble pur, d’ébranler ce qui paraît solide, de lapider ce qu’on respecte.

« Cet effet dissolvant des poisons que nous distillons depuis des siècles, c’est la grande vengeance juive sur le monde grec, latin et chrétien. Les Grecs nous ont tournés en dérision, les Romains nous ont décimés et dispersés, les Chrétiens nous ont torturés et pillés, mais nous, trop faibles pour nous venger par la force, nous avons conduit une offensive tenace et corrosive contre les piliers sur lesquels repose la civilisation née de l’Athènes de Platon et de la Rome des empereurs et des papes. Et notre vengeance et à point. Comme capitalistes, nous dominons les marchés financiers en un temps où la chose économique est tout ou presque tout. Comme penseurs, nous dominons les marchés intellectuels, grignotant les vieilles croyances, sacrées ou profanes, les religions révélées comme les religions laïques. Le Juif réunit en lui les deux extrêmes les plus redoutables, despote dans le domaine de la matière, anarchiste dans le domaine de l’esprit. Dans l’ordre économique, vous êtes nos serviteurs, et dans l’ordre intellectuel, nos victimes. Le peuple qu’on accusa d’avoir immolé un Dieu, a voulu immoler aussi les idoles de l’intelligence et du sentiment, et il vous contraint de vous agenouiller devant l’idole la plus puissante, la seule qui soit restée : l’Argent. Notre humiliation, qui va de l’esclavage de Babylone à la défaite de Bar-Coscebà pour se perpétuer dans les ghettos jusqu’à la Révolution française, notre humiliation est enfin bien payée. Et le paria d’entre les peuples peut chanter l’hymne d’une double victoire ! »

En parlant, le petit Ben Roubi s’était peu à peu exalté : ses yeux étincelaient, du creux de leurs orbites ; ses maigres mains fendaient les airs ; sa voix, faible d’abord, s’était faite perçante. Il s’aperçut qu’il en avait trop dit et se tut tout à coup. Il y eut un long silence. A la fin, le docteur Ben Roubi, d’une voix timide et basse me demanda :

─ Vous ne pourriez pas m’avancer mille francs sur mon traitement ? Je dois me faire faire un vêtement et je voudrai payer quelques petites dettes…

Lorsqu’il eut reçu son chèque, il me regarda avec un sourire qui voulait être fin :

─ Ne prenez pas à la lettre les paradoxes que j’ai débités ce soir. Les Juifs sont ainsi faits : nous aimons trop parler ; et, quand on est lancé, on parle, on parle… et l’on finit toujours par blesser quelqu’un. Si je vous ai offensé en quelque chose, je vous prie de me pardonner.

Giovanni Papini, GOG, Flammarion, Paris, 1939, pages 73-79 (première parution en italien : 1931)

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